Les épanchements radioactifs du Tricastin ont une nouvelle fois laissé l'impression que l'industrie nucléaire ne rendait de comptes qu'à elle-même, et qu'il fallait attendre un incident sérieux pour que l'Etat se rappelle à l'obligation de contrôler une activité aussi prompte au rayonnement.
Un examen plus détaillé des influences et intérêts croisés, entre producteurs d'énergie nucléaire et tutelle politique, ne fait que confirmer cette désagréable impression.
Prenons le cas de l'Andra, l'Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs. Cet établissement public est chargé de l'inventaire et du stockage des déchets nucléaires en France. A ce titre, il lui incombait notamment de répertorier et de signaler l'existence des 700 tonnes et plus de déchets radioactifs d'origine militaire, entreposés au Tricastin, sans autre protection qu'une butte de terre, et sans autre débouché que la nappe phréatique où puise la population environnante.
Depuis mai 2005, l'Andra est présidée par François-Michel Gonnot, qui est aussi député UMP de l'Oise. Ce cumul est théoriquement interdit. La loi du 13 juillet 1988, en son article 145 (ou «L.O 145»), interdit en effet à un député ou à un sénateur d'être membre ou président du conseil d'administration d'un établissement public, sauf si les textes organisant cet établissement l'autorisent expressément (1). Les statuts de l'Andra permettent bien la nomination, au conseil d'administration, d'un député ou d'un sénateur, ès qualité, sur proposition de l'Assemblée Nationale. Mais cet unique siège est pourvu de longue date. Il était occupé, entre juillet 2002 et avril 2008, par Christian Bataille, député PS, et fervent promoteur de la cause nucléaire, auquel a succédé Geneviève Fioraso, autre députée PS, autre nucléariste convaincue.
Pour faire néammoins de François-Michel Gonnot le président de l'Andra, en mai 2005, le gouvernement -alors dirigé pour quelques jours encore par Jean-Pierre Raffarin, proche de Mr Gonnot- a modifié, par décret, les statuts de l'Andra, en y inscrivant la possibilité de nommer un élu local au conseil d'administration. C'est donc à ce titre, "élu local", que Mr Gonnot a été parachuté à la direction de l'établissement public. Curieusement, en octobre 2007, un nouveau décret a abrogé toutes les règles fixant la composition du conseil d'administration de l'Andra. Le cumul de mandats y redevient donc illégal, à la lettre, comme il l'était dans l'esprit.
A la tête de l'Andra se trouvent ainsi deux députés, en position d'élaborer, de proposer ou de voter des lois dans lesquelles ils ont un intérêt direct : précisément le mélange de genres que le législateur a voulu prévenir avec la «L.O 145».
Ainsi la récente loi sur les déchets radioactifs, adoptée en mai 2006, a été largement inspirée et impulsée par Christian Bataille, tandis que François-Michel Gonnot se déployait activement dans les débats publics ayant précédé le vote du texte. Cette loi a considérablement renforcé l'Andra, en augmentant ses ressources financières, en validant l'option, privilégiée par l'agence, du stockage souterrain pour les déchets hautement et moyennement radioactifs, et en prévoyant un accroissement de ces capacités de stockage à partir de 2015.
Aussi François-Michel Gonnot pouvait-il se targuer, en mai 2006, devant le Conseil National des Ingénieurs et Scientifiques Français (CNISF), de l'épais coffrage politique entourant l'industrie nucléaire. «Il faut que le problème du nucléaire soit réglé – relance de l’EPR, gestion des déchets – de façon à ce que l’on puisse continuer en France cette industrie sans être bloqué par un quelconque projet de moratoire ». Ce que le compte-rendu du CNISF traduit plus explicitement encore en ces termes : «Selon le président de l’Andra, il existe une volonté de la gauche de laisser la droite mettre en place un processus clairement figé par la loi de façon à ce que si, demain – ou après demain –, la gauche devait revenir aux affaires, les socialistes et le PC ne se retrouvent pas dans la même situation qu’entre 1997 et 2002 avec les Verts».
Pour parvenir à cette vitrification législative, François-Michel Gonnot a consciencieusement recherché des synergies entre les pouvoirs publics et les entreprises. C'est en sa qualité de député, représentant des intérêts de la Nation, qu'il a créé, en 2003, le Club Energie & Développement, lequel invite, chaque année, parlementaires, ministres et hauts fonctionnaires à rencontrer, en colloque, les dirigeants des groupes producteurs ou distributeurs d'énergie (Areva, EDF, GDF, Suez, Total, parmi les plus assidus). Parrainé par ces entreprises, et traitant des principales préoccupations libérales (2), le prestigieux colloque est organisé par Décision Etudes & Conseil, une société qui s'occupe, entre autres, de lobbying (3). En décembre 2005, François-Michel Gonnot a acheté 15 % des parts de cette société. Il en est resté l'associé, aux côtés des deux actionnaires principaux, jusqu'en septembre 2006.
Nous avons, en résumé, la situation suivante : un député, fondateur et animateur d'un club où se côtoient dirigeants d'entreprises et parlementaires, par le truchement d'une société de conseil et de lobbying dont il a été l'associé; un député qui contribue à la promulgation d'une loi, organisant le stockage à grande échelle des déchets radioactifs, dont les bénéficiaires sont lui-même, en tant que président de l'établissement chargé de mettre en oeuvre cette loi, ainsi que les entreprises productrices de déchets nucléaires, et partenaires de son club énergétique.
Dans une telle situation, un député peut-il encore veiller à l'intérêt commun, à la sécurité et à la santé publiques, comme l'exige normalement son mandat ? A cette question, François-Michel Gonnot a fourni quelques éléments de réponse. Lorsqu'a été révélé, en mai 2006, un rapport d'EDF, évoquant la vulnérabilité de l'EPR en cas d'attaque aérienne, il a déploré la fuite du document plutôt que d'éventuelles échappées radioactives : «Il arrive un moment où il faut savoir garder ses secrets. Il faut arrêter d'être naïfs» (4). Ou encore, à propos de la hausse des tarifs de l'électricité du gaz, dans laquelle il a joué un rôle, en tant que rapporteur de la loi sur la libéralisation des marchés de l'énergie, votée en janvier 2003 : «Juillet 2007 devrait marquer la libéralisation totale des marchés. Les ménages, très attachés à la notion de service public, devront de plus en plus apprendre à maîtriser leur consommation d’énergie et accepter une hausse très sensible de leurs factures» (5).
Dans ces phrases s'entend une rhétorique assez familière : le citoyen de base, cet incurable naïf, est prié de se soumettre à la nécessité d'un monde qui bouge, à moins qu'il ne s'agisse de nécessaire adaptation à la modernité, ou à la mondialisation, en tout cas à quelque chose d'assez vague et d'assez imposant pour que ne puisse s'y soupçonner de banales relations d'affaires.
Dans le cas de François-Michel Gonnot, il apparaît que ces relations, associant club parlementaire, firmes et société de lobbying, forment un modèle reproductible. En 2005, le député de l'Oise a créé un Groupe d'études sur la filière électronique et numérique, réunissant une cinquantaine de députés, qui ont accueilli à l'Assemblée Nationale un colloque (6), organisé par Décision Etudes & Conseil, en partenariat avec les grandes entreprises du secteur (Alcatel, Commissariat à l'Energie Atomique, EADS, Thales, Thomson...), soucieuses d'exprimer leurs besoins en subventions et aides publiques.
François-Michel Gonnot est aussi président d'Avenir Transports (7), une association regroupant 200 parlementaires, ainsi qu'une trentaine de compagnies investies dans le transport (EADS, Renault, SNCF, Veolia, Vinci...). Certaines de ces compagnies ont sponsorisé, en juin 2006, un colloque sur le fret (8), présidé par le député de l'Oise, organisé par l'incontournable Décision Etudes & Conseil.
Pour autant, il serait injuste de déduire, de ces activités et accointances, que François-Michel Gonnot ne se préoccupe pas de développement durable, ni du bien-être des générations futures. Il est en effet l'auteur d'un ouvrage remarquable : «L'écologie racontée aux enfants» (9).
(1) Le texte de la «L.O 145» dit précisément : «Sont incompatibles avec le mandat de député les fonctions de président et de membre de conseil d'administration ainsi que celles de directeur général et de directeur général adjoint exercées dans les entreprises nationales et établissements publics nationaux; il en est de même de toute fonction exercée de façon permanente en qualité de conseil auprès de ces entreprises ou établissements. L'incompatibilité édictée au présent article ne s'applique pas aux députés désignés soit en cette qualité soit du fait d'un mandat électoral local comme présidents ou membres de conseils d'administration d'entreprises nationales ou d'établissements publics nationaux en application des textes organisant ces entreprises ou établissements».
(2) Le colloque du Club Energie & Developpement avait ainsi pour thème et pour titre, en 2008, «De la libéralisation à l'interconnexion des marchés». En 2005 : «Les états généraux de l'ouverture des marchés de l'énergie». En 2004 : «La hausse des prix de l'énergie: pourquoi et jusque où ?».
(3) Décision Etudes & Conseil ne revendique que les activités mentionnées dans sa raison sociale, soit les études et le conseil. Cependant le curriculum vitae de l'un des trois consultants de la société indique une troisième spécialité : «Lobbyiste. Organisation de colloques à l'Assemblée Nationale, visant à réunir les responsables les plus importants du secteur de l'énergie».
(4) Petits déjeuners du CNISF (Conseil National des Ingénieurs et Scientifiques Français), 23 mai 2006
(5) Présentation du colloque «Les états généraux de l'ouverture des marchés de l'énergie» (2005)
(6) Les 3e assises de la filière numérique (juin 2005), co-dirigées par François-Michel Gonnot et Pierre Gattaz, président de la Filière Industrielle Electronique et Numérique.
(7) Cette association entreprend notamment des voyages d'études. En mars 2008, par exemple, le groupe Vinci a invité à Berlin une délégation de parlementaires, membres d'Avenir Transports, pour y découvrir son système de péage pour poids lourds.
(8) Trois grands défis pour la France dans l'Europe du fret (juin 2006).
(9) Editions Delville.
mardi 5 août 2008
vendredi 18 juillet 2008
Marx et les ferrailleurs
Francois Fillon : nous sommes en train de gagner la bataille idéologique. S'il y avait une idéologie, ce serait encore quelque chose. Ce que François Fillon est en train de gagner, c'est la possibilité de se reconvertir dans une entreprise, dont les préoccupations banales (réduire les coûts, faire travailler plus, lutter contre la concurrence) ont envahi tout le champ politique, sous couvert d'expressions vagues et vaguement idéelles : faire bouger les lignes, s'adapter à un monde qui change, éthique de responsabilité, droits et devoirs etc...
La seule similitude entre cette ferblanterie et une idéologie, c'est le martèlement. Seulement l'idéologue martèle avec l'espoir fou d'enfermer le monde entier dans le cercle de ses pensées, tandis que le -comment l'appeler ?- ne martèle plus que par défaut de pensée, et la moindre pensée lui est une attaque insupportable, qui fait augmenter le rythme de son marteau. Bling. Bling.
La seule similitude entre cette ferblanterie et une idéologie, c'est le martèlement. Seulement l'idéologue martèle avec l'espoir fou d'enfermer le monde entier dans le cercle de ses pensées, tandis que le -comment l'appeler ?- ne martèle plus que par défaut de pensée, et la moindre pensée lui est une attaque insupportable, qui fait augmenter le rythme de son marteau. Bling. Bling.
vendredi 4 juillet 2008
A la manière de
Francis Huster, dans Le Parisien, à propos de son nouveau spectacle : «Il s'agit d'un puzzle. 80 % du spectacle vient de Hugo, 20 % de ce que j'ai écrit à la manière de Hugo. D'ailleurs, c'est très amusant parce que les spectateurs ne sauront pas ce qui est de Hugo ou de moi».
Je ne comprends pas que Francis Huster puisse à ce point mépriser son public qu'il ne le croie capable de déceler immédiatement une différence entre le style laborieux, grandiloquent de Hugo et le génie primesautier, le talent inimitable de celui qui embrassa Fanny Ardant, à la manière de Clark Gable, dans les Dames de la côte.
Et puis, en revoyant ce baiser, j'ai été pris d'un doute. Et si les spectateurs ne percevaient effectivement aucune différence ? Après tout, il paraît que certains musées exposent de faux Van Gogh, de faux Picasso, de faux Picabia, lesquels sont photographiés sur des téléphones portables, en arrière-plan d'un type souriant, enlaçant une fille souriante, exactement comme si c'étaient des vrais.
Oui, mais est-ce qu'on va voir Francis Huster pour dire qu'on y était ? Est-ce qu'on fait Francis Huster, comme on fait le Louvre ? A mon avis, c'est là le point faible de Francis Huster. Il n'a pas le statut de colifichet culturel qu'a, par exemple, Fabrice Luchini, lequel, s'il crachote Céline, n'a pas eu l'idée saugrenue de le réécrire. A moins que ce ne soit justement le truc : faute de pouvoir jouer Hugo à la Huster, le remhusteriser, l'entrelarder, le saboter de sa petite personne ?
Voici un passage de Hannah Arendt, réécrit par mes soins, à la manière de Pierre Ménard (non modifié, donc). C'est dans la Crise de la Culture :
La culture de masse apparaît quand la société de masse se saisit des objets culturels, et son danger est que le processus vital de la société (qui, comme tout processus biologique, attire insatiablement tout ce qui est accessible dans le cycle de son métabolisme) consommera littéralement les objets culturels, les engloutira et les détruira. Je ne fais pas allusion, bien sûr, à la diffusion de masse. Quand livres ou reproductions sont jetés sur le marché à bas prix et sont vendus en nombre considérable, cela n'atteint pas la nature des objets en question. Mais leur nature est atteinte quand ces objets eux-mêmes sont modifiés -réécrits, condensés, digérés, réduits à l'état de pacotille pour la reproduction ou la mise en images. Cela ne veut pas dire que la culture se répande dans les masses, mais que la culture se trouve détruite pour engendrer le loisir. Le résultat n'est pas une désintégration, mais une pourriture, et ses actifs promoteurs ne sont pas les compositeurs de Tin Pan Alley, mais une sorte particulière d'intellectuels, souvent bien lus et bien informés, dont la fonction exclusive est d'organiser, diffuser et modifier des objets culturels en vue de persuader les masses qu'Hamlet peut être aussi divertissant que My Fair Lady, et, pourquoi pas, tout aussi éducatif. Bien de grands auteurs du passé ont survécu à des siècles d'oubli et d'abandon, mais c'est une question pendante de savoir s'ils seront capables de survivre à une version divertissante de ce qu'ils ont à dire.
Il serait certes injuste de comparer Francis Huster à un intellectuel bien lu et bien informé. Mais c'est justement la question : et si nous avions dépassé le stade de pré-mâchage, de l'intermédiaire requis entre culture et consommation ? Si n'importe quel opportuniste ou ludion pouvait désormais s'emparer d'un morceau de culture, s'en faire un plastron, une fausse larme, un sabre en bois, dans l'indifférence générale, et même en suscitant une certaine admiration, ou pour le dire plus exactement : dans une forme de soulagement général ?
Francis Huster, prenant ses aises à l'intérieur de Victor Hugo, c'est un peu Nicolas Sarkozy qui s'incruste dans la mémoire de Guy Mocquet; c'est encore ce logo qu'avaient fabriqué les télévisions, à la manière du Téléthon, pour l'apposer sur la Shoah; ce sont ces biopics qui concassent une vie humaine en digestes clichés, ou encore la façon dont les professeurs sont désormais incités à enseigner l'histoire : comme une série de scènes de genre, d'anecdotes plaisantes ou émouvantes, à la Francis Huster.
Je ne comprends pas que Francis Huster puisse à ce point mépriser son public qu'il ne le croie capable de déceler immédiatement une différence entre le style laborieux, grandiloquent de Hugo et le génie primesautier, le talent inimitable de celui qui embrassa Fanny Ardant, à la manière de Clark Gable, dans les Dames de la côte.
Et puis, en revoyant ce baiser, j'ai été pris d'un doute. Et si les spectateurs ne percevaient effectivement aucune différence ? Après tout, il paraît que certains musées exposent de faux Van Gogh, de faux Picasso, de faux Picabia, lesquels sont photographiés sur des téléphones portables, en arrière-plan d'un type souriant, enlaçant une fille souriante, exactement comme si c'étaient des vrais.
Oui, mais est-ce qu'on va voir Francis Huster pour dire qu'on y était ? Est-ce qu'on fait Francis Huster, comme on fait le Louvre ? A mon avis, c'est là le point faible de Francis Huster. Il n'a pas le statut de colifichet culturel qu'a, par exemple, Fabrice Luchini, lequel, s'il crachote Céline, n'a pas eu l'idée saugrenue de le réécrire. A moins que ce ne soit justement le truc : faute de pouvoir jouer Hugo à la Huster, le remhusteriser, l'entrelarder, le saboter de sa petite personne ?
Voici un passage de Hannah Arendt, réécrit par mes soins, à la manière de Pierre Ménard (non modifié, donc). C'est dans la Crise de la Culture :
La culture de masse apparaît quand la société de masse se saisit des objets culturels, et son danger est que le processus vital de la société (qui, comme tout processus biologique, attire insatiablement tout ce qui est accessible dans le cycle de son métabolisme) consommera littéralement les objets culturels, les engloutira et les détruira. Je ne fais pas allusion, bien sûr, à la diffusion de masse. Quand livres ou reproductions sont jetés sur le marché à bas prix et sont vendus en nombre considérable, cela n'atteint pas la nature des objets en question. Mais leur nature est atteinte quand ces objets eux-mêmes sont modifiés -réécrits, condensés, digérés, réduits à l'état de pacotille pour la reproduction ou la mise en images. Cela ne veut pas dire que la culture se répande dans les masses, mais que la culture se trouve détruite pour engendrer le loisir. Le résultat n'est pas une désintégration, mais une pourriture, et ses actifs promoteurs ne sont pas les compositeurs de Tin Pan Alley, mais une sorte particulière d'intellectuels, souvent bien lus et bien informés, dont la fonction exclusive est d'organiser, diffuser et modifier des objets culturels en vue de persuader les masses qu'Hamlet peut être aussi divertissant que My Fair Lady, et, pourquoi pas, tout aussi éducatif. Bien de grands auteurs du passé ont survécu à des siècles d'oubli et d'abandon, mais c'est une question pendante de savoir s'ils seront capables de survivre à une version divertissante de ce qu'ils ont à dire.
Il serait certes injuste de comparer Francis Huster à un intellectuel bien lu et bien informé. Mais c'est justement la question : et si nous avions dépassé le stade de pré-mâchage, de l'intermédiaire requis entre culture et consommation ? Si n'importe quel opportuniste ou ludion pouvait désormais s'emparer d'un morceau de culture, s'en faire un plastron, une fausse larme, un sabre en bois, dans l'indifférence générale, et même en suscitant une certaine admiration, ou pour le dire plus exactement : dans une forme de soulagement général ?
Francis Huster, prenant ses aises à l'intérieur de Victor Hugo, c'est un peu Nicolas Sarkozy qui s'incruste dans la mémoire de Guy Mocquet; c'est encore ce logo qu'avaient fabriqué les télévisions, à la manière du Téléthon, pour l'apposer sur la Shoah; ce sont ces biopics qui concassent une vie humaine en digestes clichés, ou encore la façon dont les professeurs sont désormais incités à enseigner l'histoire : comme une série de scènes de genre, d'anecdotes plaisantes ou émouvantes, à la Francis Huster.
mercredi 2 juillet 2008
Le seul pays au monde
A la manière d'une entreprise publicitaire, Nicolas Sarkozy répète inlassablement les mêmes formules. Il y a notamment celle-ci :
La France ne peut être le seul pays au monde qui ne puisse décider de qui a le droit de rester sur son territoire et de qui n'en a pas le droit.
J'ai placé ci-dessous une litanie de ces paroles, et prie le lecteur de bien vouloir la psalmodier, avec des mouvements cadencés de la tête, les yeux mi-clos, en laissant venir à lui des images de Nicolas Sarkozy, jusqu'à neutraliser leur effet délétère par l'impression d'avoir affaire à un jouet détraqué.
«Nous sommes le seul pays - et il faut que ça change - où n’importe qui puisse venir s’installer en France, sans que nous n’ayons même le droit de faire des commentaires et de surcroît, la France devrait s’excuser de ne pas accueillir tout le monde» - RTL, 12 novembre 2002
«La France doit-elle être le seul pays au monde qui ne puisse décider qui doit être sur son territoire ou pas ?» - France 2, 9 décembre 2002
«Le seul pays à ne pouvoir décider qui peut venir sur son territoire ou qui n'a pas le droit d'y résider serait la France ?» - Sénat, 6 mars 2003
«La France ne doit pas être le seul pays au monde qui ne puisse décider de qui doit demeurer sur son territoire et de qui n'a rien à y faire» - Réunion des policiers et des gendarmes de la zone de Défense nord, 2 septembre 2003
«Il n’y a aucune raison que la France soit le seul pays qui ne décide pas librement de qui doit être accueilli sur son territoire» - Université d’été du Medef, 8 octobre 2003
«Au nom de quoi la France serait-elle le seul pays auquel il serait interdit de décider qui a le droit de demeurer sur son territoire et qui n'en a pas le droit ?» - Sénat, 9 octobre 2003
«Nous ne pouvons pas être le seul pays au monde qui n’ait pas le droit de décider de qui rentre sur notre territoire et de qui n’a pas à s’y maintenir» - France 2, 20 novembre 2003
«Car enfin nous ne pouvons pas être le seul pays au monde à qui l’on dénierait le droit de décider de qui peut pénétrer sur son territoire et qui n’y est pas souhaité» - Réunion des cadres de l’UMP, 16 janvier 2005
«La France ne peut pas être le seul pays au monde qui ne puisse décider de qui peut entrer sur son territoire et qui doit le quitter» - La Voix du Nord, 27 janvier 2005
«La France ne peut pas être le seul pays du monde qui ne puisse décider de qui a le droit d'être sur son territoire ou de qui n'y a pas le droit» - «100 minutes pour convaincre», 31 mars 2005
«La France ne peut pas être le seul pays au monde à ne pas avoir le droit de décider qui doit entrer sur son territoire et qui doit le quitter» - Béziers, 14 avril 2005
«La France ne peut pas être le seul pays au monde qui ne puisse décider de qui a le droit d’être sur son territoire et de qui n’est pas le bienvenu» - Europe 1, 5 juillet 2005
«La France ne peut pas être accueillante que pour ceux dont personne ne veut dans le monde» - Université de La Baule, 4 septembre 2005
«Elle ne peut être le seul pays du monde à ne pas choisir ceux qu'elle veut accueillir» - Le Monde, 25 octobre 2005
«La France ne peut pas être le seul pays à ne pas décider de qui entre sur son territoire» - Assemblée Nationale, 29 novembre 2005
«Nous ne pouvons pas être le seul pays au monde qui ne puisse décider librement de qui a le droit de rentrer sur son territoire et qui n’en a pas le droit» - RTL, 4 décembre 2005
«Elle n’est pas condamnée à être la seule en Europe à ne pas pouvoir décider de qui doit être accueilli en France et de qui ne doit pas y demeurer» - Douai, 27 mars 2006
«On ne peut pas être le seul pays au monde qui ne puisse choisir qui a le droit de venir en France» - Le Parisien, 29 mars 2006
«C’est que la France ne peut pas être le seul pays au monde qui ne puisse pas décider de qui est accepté sur notre territoire et de qui n’est pas le bienvenu» - Réunion des nouveaux adhérents de l'UMP, 22 avril 2006
«Et je pose cette question: pourquoi la France serait-elle le seul pays au monde qui n’aurait pas le droit de choisir les immigrés à qui nous avons un emploi et un logement à offrir?» - TF1, 26 avril 2006
«Et je pose une question très simple : pourquoi la France serait-elle le seul pays au monde qui ne puisse décider librement de qui a le droit de venir chez nous et de qui n’y est pas le bienvenu ?» - France 2, 16 mai 2006
«La France ne peut pas être le seul pays au monde à ne pas décider librement qui vient sur son territoire» - Bamako, 18 mai 2006
«Pourquoi la France serait-elle le seul pays au monde à n'avoir pas le droit de décider qui peut venir s'installer sur son territoire ?» - Sénat, 6 juin 2006
«Si on peut faire n'importe quoi, rentrer n'importe comment, alors ça veut dire que la France serait le seul pays au monde qui n’aurait pas le droit de décider de qui a le droit d’être sur son territoire» - France 2, 15 aout 2006
«Pensez-vous vraiment que la France puisse encore longtemps, rester la seule grande démocratie au monde, qui s'interdit de choisir, qui et dans quelles conditions, est autorisé à s'installer sur son territoire?» - Lettre à Patrick Weil, 31 aout 2006
«Nous ne pouvons quand même pas être le seul pays au monde qui n’ait le droit de décider de qui doit venir sur son territoire, de qui doit y demeurer, et dans quelle condition il doit le demeurer» - Cité de la réussite, 21 octobre 2006
«Connaissez-vous un seul pays au monde qui ne décide pas qui a le droit de venir sur son territoire et qui ne vient pas ? » - Le Parisien, 18 avril 2007
«Nous avons le droit de choisir de qui est le bienvenu sur notre territoire et de qui n’y est pas souhaité» - Débat avec Segolène Royal, 2 mai 2007
«Non seulement la France ne peut pas être le seul pays au monde qui n’ait pas le droit de décider de qui vient s’installer sur son territoire, mais elle ne peut pas non plus être le seul pays qui n’ait pas le droit de dire à ceux qui ne respectent pas ses valeurs fondamentales qu’ils peuvent en partir» - UMP, Programme des législatives 2007
Pourquoi toujours la même formule ? Il me semble, à y regarder de plus près, qu'elle possède une vertu particulière. Sous une apparence de parler direct et de bon sens bien de chez nous, elle est particulièrement contournée. Et dans ses entortillements s'opère une inversion de la réalité. Le fort devient faible, le faible fort, l'encerclement une résistance, et la violence une légitime défense. Elle fait penser à ces papillotes enveloppant un bonbon, mais alors un bonbon de farces et d'attrapes, au poivre, à moins que ce ne soit l'un de ces bonbons qui éclate lorsque l'on tire sur ses extrémités. Le pétard ou poivre est ici :
qui n'en a pas le droit
Autrement dit : qui doit être expulsé. Ce noyau, dans sa formulation lapidaire, contient le programme et les actions qu'il s'agit de faire avaler à la population : la mise en place d'un appareil administratif et policier, progressivement émancipé de la loi, soumis à des obligations chiffrées (un nombre d'étrangers à expulser chaque mois, dans chaque département) et conduit, sous cette pression, dans cette passion du chiffre, à ne plus voir l'homme mais une unité comptable, un matériau susceptible des traitements les plus expéditifs, pourvu qu'ils soient économiquement efficaces -en ce qu'ils permettent d'améliorer le rendement des expulsions et de tenir les objectifs : des embuscades au lever du jour, des pièges tendus dans les préfectures, des couples séparés de force, des enfants embarqués, des parents menottés devant leurs enfants...
Autant d'actes en présence desquels le citoyen ordinaire, armé de son seul bon sens, est susceptible de s'élever, comme il le fait régulièrement dans les aéroports, les gares, sur les places publiques, devant les gendarmeries, aux abords des écoles : parce qu'il sent que sa propre humanité est bafouée, reniée, mise en danger, dans ces systèmes où l'homme est réduit à l'état de bestiau comptable.
Aussi la formule vise-t-elle à annihiler ce bon sens humain, à lui substituer un ersatz, une normalité vindicative, en présentant cette conception de l'homme, les actions violentes et grotesques qu'elle engendre, comme tout à fait banales, inévitables et indispensables.
A cet effet s'opère une première manipulation. Au noyau répulsif est accolé un appendice, un bout de sucre, qui semble l'équilibrer, le rendre objectif et neutre :
qui a le droit de rester sur son territoire et qui n'en a pas le droit
Il y aurait donc une impartialité de bon aloi, une politique sévère mais juste : autant les individus sans papiers doivent être expulsés, autant ceux qui satisfont un besoin économique sont les bienvenus. Passons, bien qu'elle soit tout le problème, et que nous ne devrions pas passer, sur cette nouvelle affirmation, dans son versant «positif», d'une conception morbide de l'homme, qui ne veut le considérer qu'en fonction de son utilité économique.
Si cet équilibre est fictif, et même fallacieux, c'est qu'il oppose des catégories imaginaires, et même fantasmatiques. Il n'y a pas d'un côté des sans-papiers inemployés, vivant grassement à nos crochets, et de l'autre une main d'oeuvre impeccablement rasée, voire imberbe, qui pourrait s'intégrer dans nos circuits électroniques ou masser tendrement nos pieds, suivant le rite ayurveda.
Il n'y a pas d'un côté une lutte contre l'immigration clandestine, et de l'autre une incitation à l'immigration économique. S'il y avait une lutte contre l'immigration clandestine, on s'attaquerait à sa cause principale, aux employeurs qui font travailler des sans-papiers, d'autant plus, en les payant d'autant moins, que ces derniers sont juridiquement sans défense. S'il y avait une incitation à l'immigration économique, on commencerait par régulariser ceux qui travaillent chez ces employeurs, et répondent apparemment à un besoin, en leur donnant le moyen de faire valoir leurs droits.
Or il n'y a ni l'un ni l'autre. Ni contrôle sur les chantiers de BTP, dans les cuisines des restaurants, les entreprises de nettoyage ou de gardiennage, au milieu des vignobles et des vergers (1) ; ni régularisation de ceux qui y sont affermés.
Mais alors, qu'y a-t-il ? Il y a des faux-semblants. Une démonstration de force à l'égard des plus faibles, une complaisance pudique à l'égard des plus forts. Une fermeté d'autant plus spectaculaire, à l'encontre des sans-papiers, qu'il y a de tolérance au bénéfice de leurs employeurs. Il s'agit de flatter les peurs du petit électorat, sans nuire aux intérêts du grand. De mettre cinq gendarmes dans la rue, autour d'un enfant, pour n'en mettre aucun dans les bureaux des sociétés qui tirent profit de ses parents (1).
Cette ambivalence est rendue plus compliquée depuis que de nombreux sans-papiers, lassés d'être poursuivis sur leurs lieux d'habitation, d'instruction, de passage ou de soins, ont rappelé qu'ils avaient aussi un lieu de travail; depuis qu'ils se sont mis en grève, avec le soutien, parfois, de leurs employeurs et de fédérations professionnelles (hôtellerie-restauration, BTP), inquiets de voir disparaître un tel avantage économique.
C'était là rompre la belle symétrie sarkozyenne. Le gouvernement, cette fois, ne pourrait plus feindre l'équilibre entre «mauvais» -à expulser immédiatement- et «bons» -à faire venir ultérieurement- immigrés. Il ne pourrait plus prétendre ignorer ce fait : les économiques et les clandestins ne forment souvent qu'un, les ombres entraperçues sur TF1, les bustes et les bras par le passe plat de Chez Papa (2), et il se trouve en France assez d'entreprises -et de particuliers- pour s'en repaître allègrement. Il faudrait soit appliquer à ces employeurs la même rigueur que l'on réserve aux sans-papiers; soit appliquer aux sans-papiers, en les régularisant, la même compréhensivité que l'on réserve aux employeurs.
Pour ne pas avoir à choisir, entre deux positions également risquées - d'un côté se mettre à dos une partie du monde économique; de l'autre effrayer la partie xénophobe et névrosée de son électorat (deux parties non exclusives l'une de l'autre) - Nicolas Sarkozy et Brice Hortefeux se sont escamotés. Il se sont défaussés sur l'administration. Confiance aux préfectures. Un règlement au cas par cas. Un traitement aléatoire des dossiers. Une fois oui, une fois non. Tolérance zéro le lundi, régularisation le mardi. On verra bien mercredi.
Il n'y a sans doute pire poison, pour une démocratie, que l'abandon de la loi, stable et valable pour tous, au profit du décret, de la décision administrative, aléatoire et suspendue, imprévisible comme la foudre, les éclaircies, les évènements naturels. Et c'est sans doute l'un des traits les plus caractéristiques de Nicolas Sarkozy que de tendre vers cet état de sauvagerie administrative, fécond en postures, simulacres et arrangements de toutes sortes (3).
Ce n'est plus la loi, qui commande la régularisation d'une personne, mais la sollicitation d'un chef d'entreprise, une interprétation du préfet, un geste du ministre, dont l'âme sensible, derrière l'écorce rude, s'étale aussitôt dans les journaux. Ce n'est plus un juge qui fait appliquer le droit, mais un ancien jeune premier qui se refait une santé médiatique sur le dos de ses protégés. Ce ne sont pas des règles fixes, qui président à la régularisation ou à l'expulsion d'un sans papier, mais des critères vagues, diversement interprétables, et le profit émotionnel, après l'économique, qu'il est possible d'en tirer.
Déjà les journaux font état d'histoires édifiantes. Un sans-papier tunisien a-t-il sauvé une grand-mère d'un incendie, au péril de sa vie et de sa clandestinité ? On loue son courage, on se félicite de ce que, pour récompenser sa bonne action, la préfecture lui ait accordé un titre de séjour. Un lycéen sénégalais est-il embarqué par la police, alors qu'il s'apprêtait à visiter avec sa classe le mémorial de la Shoah ? On signale dans Le Parisien que son bulletin scolaire révèle une attitude très positive et que son rêve est de devenir comptable. Et alors, s'il avait eu une attitude négative ? S'il avait voulu ne rien devenir ?
On en revient à l'idée, elle aussi empoisonnée, d'immigré méritant, de même que le XVIIIe siècle avait développé la notion de juif exceptionnel (4). C'est-à-dire qu'en propageant, même de bonne foi, l'idée que des qualités exceptionnelles, des exploits inouïs, ou pour le moins une attitude positive, une aptitude à chanter la marseillaise en toute circonstance, peuvent valoir au sans-papier une assimilation à la société, on répand l'idée que, dans un état normal, et dans leur grande majorité, les sans-papiers -les noirs, les arabes qui sont immédiatement perçus dans le terme sans-papier- sont foncièrement inutiles, fondamentalement viciés, profondément anti-français.
Voilà ce que recouvre cette apparence impartiale et objective, ce «qui a le droit, qui n'en a pas le droit» : un trucage, un poison lent. A présent, le papier doré.
qui ne pourrait décider librement de qui a le droit de rester sur son territoire et de qui n'en a pas le droit
Allons bon. Voilà que ce traitement équitable, on ne peut même pas l'administrer. On nous en empêche. On nous l'interdit. Au nom de quoi la France serait-elle le seul pays auquel il serait interdit de décider qui a le droit de demeurer sur son territoire et qui n'en a pas le droit ? On nous opprime. Car enfin nous ne pouvons pas être le seul pays au monde à qui l’on dénierait le droit de décider de qui peut pénétrer sur son territoire et qui n’y est pas souhaité.
Qui sont ces on, ces il, ces puissances mystérieuses et tyranniques ? On peut vaguement imaginer des droits-de-l'hommistes échevelés, des lobbies barbus, des avocats crasseux, à moins que ce ne soit nous-même, la part en nous de stupide bons sens et d'obsolètes scrupules. Pensez-vous vraiment que la France puisse encore longtemps, rester la seule grande démocratie au monde, qui s'interdit de choisir, qui et dans quelles conditions, est autorisé à s'installer sur son territoire ?
L'essentiel est justement que ce on, ce pronom reste indéfini, et dans cet état brumeux rencontre immédiatement notre propension à discerner des complots, des forces occultes, pour y loger confortablement nos frustrations et nos impuissances. Aussi ces goules humanistes rejoignent, dans le bestiaire de bistrot, les francs-maçons, le lobby juif, les politiciens qui s'en mettent plein les fouilles, les fonctionnaires qui ne foutent rien, les Noirs qui noyautent l'équipe de France, et s'appliquent ici à ce qu'il peut y avoir de plus naïf et de plus spontané dans l'homme.
Ce n'est plus un élan du coeur, un mouvement instinctif qui nous pousse à nous révolter contre le spectacle de policiers embarquant un lycéen : c'est un réseau qui grouille dans l'ombre. En dressant cette ombre, Nicolas Sarkozy transforme le bon sens - qui nous pousse à respecter l'homme chez l'autre, pour préserver notre propre humanité – en renoncement, renverse le rapport de forces : non plus un appareil administratif et policier débitant de l'étranger, mais des forces engagées dans une farouche résistance contre l'occupant insidieux.
Certes, c'est idiot. Ca ne résiste pas à une seconde de réflexion. Le problème est que cette seconde n'arrive jamais. Parce que la forme est profondément ancrée dans notre esprit, elle authentifie son contenu. Comme on se reconnaît immédiatement, dans ce véhicule protestataire, on a tendance à en laisser passer la cargaison, quelle qu'elle soit, en la certifiant qui plus est de nos propres déceptions.
Imaginez que je vous dise : je m'en vais donner une claque à mon voisin. Vous aurez toutes les raisons de penser que je suis un peu dérangé. Imaginez maintenant que je vous dise : rien ni personne, et je dis bien personne, ne m'empêchera de donner une claque à mon voisin. Vous serez induit à penser que ce voisin a des alliés, un réseau bien infiltré à la mairie -et tiens, justement, on vous a refusé récemment un permis de construire : ce n'est peut-être pas pour rien- qui manœuvrent en coulisses pour lui éviter un juste châtiment. Et si je vous dis, pour finir, en désignant d'un air vague et entendu la maison de mon voisin : rien ni personne ne m'empêchera de décider de qui mérite une claque et de qui est mon ami. Vous serez d'autant plus enclin à m'approuver que vous aurez l'impression d'appartenir au bon terme de l'équation. Ce genre de phrase ouvre une communauté fictive, appuyée sur le ressentiment, sur tout ce qu'on trouve à déverser.
Et si je vous disais maintenant : Montjoie ne peut tout de même être le seul village en France où l'on ait pas le droit de décider librement de qui mérite une claque et de qui peut être son ami ? Ah, les papillotes de Montjoie. Vous n'avez pas vu le reportage de Jean-Pierre Pernaut sur les papillotes de Montjoie ?
La France ne peut être le seul pays au monde qui ne pourrait décider librement de qui a le droit de rester sur son territoire et de qui n'en a pas le droit
Non seulement nos services de l'identité nationale et de l'immigration sont entravés dans l'exercice de leur mission, dans la défense des valeurs de justice et de liberté, mais cet empêchement est un cas unique dans les annales du monde. Une honte internationale. Au Congo, ils se tapent sur les cuisses. En Angleterre, il en sont vraiment à nous prendre pour des crétins. Déjà qu'on est pas Flexib™. Si des douaniers vous serrent dans leurs bras, à l'aéroport Kennedy, c'est qu'ils ont vu, comme tout le monde, ces images insoutenables à la télévision, où l'on voit des immigrés clandestins, déguisés en policiers, emmener sans ménagement l'un de nos valeureux combattants.
Ici aussi, Nicolas Sarkozy récupère une forme d'esprit largement répandue : ce qu'on appelle la singularité française, ou le complexe français, cette tendance à se vivre comme une exception, qui peut aisément se retourner en sentiment d'être toujours en retard, à l'égard notamment des pays anglo-saxons.
Ici encore, la forme est si familière à notre esprit que nous avons tendance à en agréer le contenu, quel qu'il soit. D'autant que la forme se réfère à l'étranger, domaine peu vérifiable -en tout cas difficilement contestable au sein d'un court moment télévisé – et qui prête d'office une sorte d'autorité à celui qui l'annexe – il est celui qui a voyagé, qui a compulsé des études comparatives.
En l'occurence, le contenu est faux. Il y a des pays qui ont adopté des lois ou exercent des contrôles dissuasifs à l'égard des entreprises employant une main d'oeuvre clandestine(Royaume-Uni, Belgique, Autriche); des pays qui régularisent à grande échelle, le plus souvent par nécessité démographique ou économique (Espagne en 2005, Allemagne en 2006, Italie en 2007, tandis que le projet de George Bush, aux Etats-Unis, visant à régulariser plusieurs millions de clandestins, a été repoussé par le Sénat américain); des pays qui n'ont défini aucun quota par métier (Pays-Bas, Suède); des pays, comme le Canada, qui ont des quotas par métier, mais accordent également toute leur place au regroupement familial (en se rappelant qu'un immigré, même «économique», aspire comme tout être humain à vivre avec sa famille) et au droit d'asile. D'une façon générale, la plupart des pays industrialisés, même ceux régulièrement cités en exemple pour l'harmonieuse sélectivité de leur politique (Canada), ont à se débrouiller d'une importante immigration clandestine, tout simplement parce que c'est la conséquence du déséquilibre entre zones de grande pauvreté et zones de relative prospérité. La France n'est aucunement le seul pays au monde.
Mais l'important est de produire, sur le moment, un effet, de faire passer un personnage (le gars qui en a, qui parle sans tabous, le gars qui dit les choses en face, qui appelle un chat un chat), en faisant le calcul que les contradictions et les tensions, apparaissant nécessairement de cette falsification de la réalité, se soumettront encore longtemps à la vigueur velléitaire du personnage. S'il a fallu près de sept ans pour que tombe le personnage sympa, direct et franc du collier de George Bush, puisque les italiens revotent régulièrement pour le personnage «contrat de confiance» et «entrepreneur qui s'est fait lui-même» de Silvio Berlusconi, puisque nous sommes toujours en retard de dix ans sur l'Amérique, et que les italiens recommencent à nous mettre des buts, vous pensez bien qu'on en a pour au moins trois quinquennats.
Pendant ces quinze années, donc, aussitôt que vous entendez «seul pays au monde», dressez l'oreille : il y a sûrement un loup.
Un peu d'entraînement...
Je ne peux tout de même pas être le seul mari au monde qui n'ait pas le droit de décider de qui doit faire la vaisselle et de qui peut regarder un match de foot
Et je pose une question simple : la France doit-elle être le seul pays au monde à qui l'on interdit de choisir qui a les qualités pour être Président et qui a vocation à vendre des photocopieurs ?
Enfin c'est tout de même extraordinaire : alors la France serait le seul pays au monde à ne pouvoir se plaindre d'être le seul pays au monde où l'on ne peut librement décider de qui a le droit de se plaindre et de qui a vocation à m'écouter ?
C'est le bon sens de comprendre que la France ne peut être le seul pays au monde où l'on interdit à ceux qui le souhaitent de pouvoir travailler. Ah, ça c'est une phrase de Nicolas Sarkozy (Forum des jeunesse pour les libertés, 4 septembre 2004).
La France consacrera bientôt 16 milliards d’euros par an à empêcher les gens de travailler; nous sommes le seul pays au monde à être confronté à une telle situation - Les Echos, 23 juin 2004
Sur les 35 heures, écoutez, d'abord nous sommes le seul pays au monde à nous être doté de cette législation - France 2 et TF1, 20 septembre 2007
Nous sommes le seul pays au monde à encourager les gens à travailler moins - Discours aux forces vives de la Nation, 17 juin 2008
Etc, etc
(1) Dans un rapport, révélé par le Canard Enchaîné (4 juin 2008), l'Office central de lutte contre le travail illégal (OCLTI), dépendant de la gendarmerie nationale, précise avoir dressé, en 2007, 92 procès verbaux pour emploi d'étrangers sans titre de travail et 133 procès verbaux pour emploi d'étrangers sans titre de séjour. Un chiffre à mettre en rapport avec l'estimation du nombre d'entreprises ayant recours à ces pratiques. Rien que dans l'hôtellerie-restauration, selon une étude de l'Acoss (Agence centrale des organismes de sécurité sociale), 26 % des établissements seraient en situation de fraude, en 2005 : ce qui représenterait au total plus de 50 000 employeurs de main d'oeuvre clandestine. Un chiffre qui concorde -si l'on retient une moyenne de deux sans-papiers par établissement fraudeur- avec les déclarations d'André Daguin, président de l'Union des Métiers et des Industries de l'Hôtellerie, qui demande la régularisation de 100 000 sans papiers employés dans son secteur. Les procès verbaux établis par l'OCLTI ne représenteraient ainsi que 0,5 % des établissements fraudeurs dans le domaine de l'hôtellerie-restauration, et un pourcentage infinitésimal du nombre total d'entreprises employant clandestinement des salariés. D'une façon générale, la tolérance du gouvernement à l'égard des employeurs en situation de fraude se mesure à la faiblesse des moyens engagés dans leur contrôle. L'OCLTI ne compte en tout que 22 gendarmes, assistés de deux inspecteurs et d'un contrôleur du travail, quand plusieurs dizaines de gendarmes sont régulièrement mobilisés pour des contrôles sur la voie publique - voir à ce sujet un article très documenté de Damien de Blic, qui entre dans la logique comptable du gouvernement, pour mieux en démontrer l'absurdité, même sur un plan comptable : http://www.mouvements.info/spip.php?mot91
De son côté l'inspection du travail, avec une moyenne d'un inspecteur ou contrôleur du travail pour 1 000 entreprises et 11 000 salariés, n'a que très peu de ressources à consacrer à l'emploi illégal de main d'oeuvre.
(2) Restaurant parisien, où des salariés sans papiers ont déclenché une grève
(3) Caractéristique, à ce titre, est le projet du gouvernement visant à confier aux préfectures la responsabilité d'accorder ou de refuser la nationalité française. Le risque (l'objet ?) est de créer autant de droits à la naturalisation qu'il y a de départements, de sensibilités aux pressions locales et gouvernementales, aux objectifs chiffrés. Aujourd'hui, les procédures de naturalisation sont instruites au sein d'une instance unique -la sous-direction des naturalisations- ce qui constitue la garantie minimale pour une expertise des dossiers et des critères de décision homogènes.
(4) Hannah Arendt : «Sur l'antisémistisme». «La société non juive exigeait du nouveau venu une «éducation» égale à elle, et en même temps qu'il ne se comportât pas en Juif ordinaire mais que lui-même fût hors de l'ordinaire et produisît quelque chose qui sortit de l'ordinaire, puisqu'après tout il était juif». (p.106-107 – Points Essais)
La France ne peut être le seul pays au monde qui ne puisse décider de qui a le droit de rester sur son territoire et de qui n'en a pas le droit.
J'ai placé ci-dessous une litanie de ces paroles, et prie le lecteur de bien vouloir la psalmodier, avec des mouvements cadencés de la tête, les yeux mi-clos, en laissant venir à lui des images de Nicolas Sarkozy, jusqu'à neutraliser leur effet délétère par l'impression d'avoir affaire à un jouet détraqué.
«Nous sommes le seul pays - et il faut que ça change - où n’importe qui puisse venir s’installer en France, sans que nous n’ayons même le droit de faire des commentaires et de surcroît, la France devrait s’excuser de ne pas accueillir tout le monde» - RTL, 12 novembre 2002
«La France doit-elle être le seul pays au monde qui ne puisse décider qui doit être sur son territoire ou pas ?» - France 2, 9 décembre 2002
«Le seul pays à ne pouvoir décider qui peut venir sur son territoire ou qui n'a pas le droit d'y résider serait la France ?» - Sénat, 6 mars 2003
«La France ne doit pas être le seul pays au monde qui ne puisse décider de qui doit demeurer sur son territoire et de qui n'a rien à y faire» - Réunion des policiers et des gendarmes de la zone de Défense nord, 2 septembre 2003
«Il n’y a aucune raison que la France soit le seul pays qui ne décide pas librement de qui doit être accueilli sur son territoire» - Université d’été du Medef, 8 octobre 2003
«Au nom de quoi la France serait-elle le seul pays auquel il serait interdit de décider qui a le droit de demeurer sur son territoire et qui n'en a pas le droit ?» - Sénat, 9 octobre 2003
«Nous ne pouvons pas être le seul pays au monde qui n’ait pas le droit de décider de qui rentre sur notre territoire et de qui n’a pas à s’y maintenir» - France 2, 20 novembre 2003
«Car enfin nous ne pouvons pas être le seul pays au monde à qui l’on dénierait le droit de décider de qui peut pénétrer sur son territoire et qui n’y est pas souhaité» - Réunion des cadres de l’UMP, 16 janvier 2005
«La France ne peut pas être le seul pays au monde qui ne puisse décider de qui peut entrer sur son territoire et qui doit le quitter» - La Voix du Nord, 27 janvier 2005
«La France ne peut pas être le seul pays du monde qui ne puisse décider de qui a le droit d'être sur son territoire ou de qui n'y a pas le droit» - «100 minutes pour convaincre», 31 mars 2005
«La France ne peut pas être le seul pays au monde à ne pas avoir le droit de décider qui doit entrer sur son territoire et qui doit le quitter» - Béziers, 14 avril 2005
«La France ne peut pas être le seul pays au monde qui ne puisse décider de qui a le droit d’être sur son territoire et de qui n’est pas le bienvenu» - Europe 1, 5 juillet 2005
«La France ne peut pas être accueillante que pour ceux dont personne ne veut dans le monde» - Université de La Baule, 4 septembre 2005
«Elle ne peut être le seul pays du monde à ne pas choisir ceux qu'elle veut accueillir» - Le Monde, 25 octobre 2005
«La France ne peut pas être le seul pays à ne pas décider de qui entre sur son territoire» - Assemblée Nationale, 29 novembre 2005
«Nous ne pouvons pas être le seul pays au monde qui ne puisse décider librement de qui a le droit de rentrer sur son territoire et qui n’en a pas le droit» - RTL, 4 décembre 2005
«Elle n’est pas condamnée à être la seule en Europe à ne pas pouvoir décider de qui doit être accueilli en France et de qui ne doit pas y demeurer» - Douai, 27 mars 2006
«On ne peut pas être le seul pays au monde qui ne puisse choisir qui a le droit de venir en France» - Le Parisien, 29 mars 2006
«C’est que la France ne peut pas être le seul pays au monde qui ne puisse pas décider de qui est accepté sur notre territoire et de qui n’est pas le bienvenu» - Réunion des nouveaux adhérents de l'UMP, 22 avril 2006
«Et je pose cette question: pourquoi la France serait-elle le seul pays au monde qui n’aurait pas le droit de choisir les immigrés à qui nous avons un emploi et un logement à offrir?» - TF1, 26 avril 2006
«Et je pose une question très simple : pourquoi la France serait-elle le seul pays au monde qui ne puisse décider librement de qui a le droit de venir chez nous et de qui n’y est pas le bienvenu ?» - France 2, 16 mai 2006
«La France ne peut pas être le seul pays au monde à ne pas décider librement qui vient sur son territoire» - Bamako, 18 mai 2006
«Pourquoi la France serait-elle le seul pays au monde à n'avoir pas le droit de décider qui peut venir s'installer sur son territoire ?» - Sénat, 6 juin 2006
«Si on peut faire n'importe quoi, rentrer n'importe comment, alors ça veut dire que la France serait le seul pays au monde qui n’aurait pas le droit de décider de qui a le droit d’être sur son territoire» - France 2, 15 aout 2006
«Pensez-vous vraiment que la France puisse encore longtemps, rester la seule grande démocratie au monde, qui s'interdit de choisir, qui et dans quelles conditions, est autorisé à s'installer sur son territoire?» - Lettre à Patrick Weil, 31 aout 2006
«Nous ne pouvons quand même pas être le seul pays au monde qui n’ait le droit de décider de qui doit venir sur son territoire, de qui doit y demeurer, et dans quelle condition il doit le demeurer» - Cité de la réussite, 21 octobre 2006
«Connaissez-vous un seul pays au monde qui ne décide pas qui a le droit de venir sur son territoire et qui ne vient pas ? » - Le Parisien, 18 avril 2007
«Nous avons le droit de choisir de qui est le bienvenu sur notre territoire et de qui n’y est pas souhaité» - Débat avec Segolène Royal, 2 mai 2007
«Non seulement la France ne peut pas être le seul pays au monde qui n’ait pas le droit de décider de qui vient s’installer sur son territoire, mais elle ne peut pas non plus être le seul pays qui n’ait pas le droit de dire à ceux qui ne respectent pas ses valeurs fondamentales qu’ils peuvent en partir» - UMP, Programme des législatives 2007
Pourquoi toujours la même formule ? Il me semble, à y regarder de plus près, qu'elle possède une vertu particulière. Sous une apparence de parler direct et de bon sens bien de chez nous, elle est particulièrement contournée. Et dans ses entortillements s'opère une inversion de la réalité. Le fort devient faible, le faible fort, l'encerclement une résistance, et la violence une légitime défense. Elle fait penser à ces papillotes enveloppant un bonbon, mais alors un bonbon de farces et d'attrapes, au poivre, à moins que ce ne soit l'un de ces bonbons qui éclate lorsque l'on tire sur ses extrémités. Le pétard ou poivre est ici :
qui n'en a pas le droit
Autrement dit : qui doit être expulsé. Ce noyau, dans sa formulation lapidaire, contient le programme et les actions qu'il s'agit de faire avaler à la population : la mise en place d'un appareil administratif et policier, progressivement émancipé de la loi, soumis à des obligations chiffrées (un nombre d'étrangers à expulser chaque mois, dans chaque département) et conduit, sous cette pression, dans cette passion du chiffre, à ne plus voir l'homme mais une unité comptable, un matériau susceptible des traitements les plus expéditifs, pourvu qu'ils soient économiquement efficaces -en ce qu'ils permettent d'améliorer le rendement des expulsions et de tenir les objectifs : des embuscades au lever du jour, des pièges tendus dans les préfectures, des couples séparés de force, des enfants embarqués, des parents menottés devant leurs enfants...
Autant d'actes en présence desquels le citoyen ordinaire, armé de son seul bon sens, est susceptible de s'élever, comme il le fait régulièrement dans les aéroports, les gares, sur les places publiques, devant les gendarmeries, aux abords des écoles : parce qu'il sent que sa propre humanité est bafouée, reniée, mise en danger, dans ces systèmes où l'homme est réduit à l'état de bestiau comptable.
Aussi la formule vise-t-elle à annihiler ce bon sens humain, à lui substituer un ersatz, une normalité vindicative, en présentant cette conception de l'homme, les actions violentes et grotesques qu'elle engendre, comme tout à fait banales, inévitables et indispensables.
A cet effet s'opère une première manipulation. Au noyau répulsif est accolé un appendice, un bout de sucre, qui semble l'équilibrer, le rendre objectif et neutre :
qui a le droit de rester sur son territoire et qui n'en a pas le droit
Il y aurait donc une impartialité de bon aloi, une politique sévère mais juste : autant les individus sans papiers doivent être expulsés, autant ceux qui satisfont un besoin économique sont les bienvenus. Passons, bien qu'elle soit tout le problème, et que nous ne devrions pas passer, sur cette nouvelle affirmation, dans son versant «positif», d'une conception morbide de l'homme, qui ne veut le considérer qu'en fonction de son utilité économique.
Si cet équilibre est fictif, et même fallacieux, c'est qu'il oppose des catégories imaginaires, et même fantasmatiques. Il n'y a pas d'un côté des sans-papiers inemployés, vivant grassement à nos crochets, et de l'autre une main d'oeuvre impeccablement rasée, voire imberbe, qui pourrait s'intégrer dans nos circuits électroniques ou masser tendrement nos pieds, suivant le rite ayurveda.
Il n'y a pas d'un côté une lutte contre l'immigration clandestine, et de l'autre une incitation à l'immigration économique. S'il y avait une lutte contre l'immigration clandestine, on s'attaquerait à sa cause principale, aux employeurs qui font travailler des sans-papiers, d'autant plus, en les payant d'autant moins, que ces derniers sont juridiquement sans défense. S'il y avait une incitation à l'immigration économique, on commencerait par régulariser ceux qui travaillent chez ces employeurs, et répondent apparemment à un besoin, en leur donnant le moyen de faire valoir leurs droits.
Or il n'y a ni l'un ni l'autre. Ni contrôle sur les chantiers de BTP, dans les cuisines des restaurants, les entreprises de nettoyage ou de gardiennage, au milieu des vignobles et des vergers (1) ; ni régularisation de ceux qui y sont affermés.
Mais alors, qu'y a-t-il ? Il y a des faux-semblants. Une démonstration de force à l'égard des plus faibles, une complaisance pudique à l'égard des plus forts. Une fermeté d'autant plus spectaculaire, à l'encontre des sans-papiers, qu'il y a de tolérance au bénéfice de leurs employeurs. Il s'agit de flatter les peurs du petit électorat, sans nuire aux intérêts du grand. De mettre cinq gendarmes dans la rue, autour d'un enfant, pour n'en mettre aucun dans les bureaux des sociétés qui tirent profit de ses parents (1).
Cette ambivalence est rendue plus compliquée depuis que de nombreux sans-papiers, lassés d'être poursuivis sur leurs lieux d'habitation, d'instruction, de passage ou de soins, ont rappelé qu'ils avaient aussi un lieu de travail; depuis qu'ils se sont mis en grève, avec le soutien, parfois, de leurs employeurs et de fédérations professionnelles (hôtellerie-restauration, BTP), inquiets de voir disparaître un tel avantage économique.
C'était là rompre la belle symétrie sarkozyenne. Le gouvernement, cette fois, ne pourrait plus feindre l'équilibre entre «mauvais» -à expulser immédiatement- et «bons» -à faire venir ultérieurement- immigrés. Il ne pourrait plus prétendre ignorer ce fait : les économiques et les clandestins ne forment souvent qu'un, les ombres entraperçues sur TF1, les bustes et les bras par le passe plat de Chez Papa (2), et il se trouve en France assez d'entreprises -et de particuliers- pour s'en repaître allègrement. Il faudrait soit appliquer à ces employeurs la même rigueur que l'on réserve aux sans-papiers; soit appliquer aux sans-papiers, en les régularisant, la même compréhensivité que l'on réserve aux employeurs.
Pour ne pas avoir à choisir, entre deux positions également risquées - d'un côté se mettre à dos une partie du monde économique; de l'autre effrayer la partie xénophobe et névrosée de son électorat (deux parties non exclusives l'une de l'autre) - Nicolas Sarkozy et Brice Hortefeux se sont escamotés. Il se sont défaussés sur l'administration. Confiance aux préfectures. Un règlement au cas par cas. Un traitement aléatoire des dossiers. Une fois oui, une fois non. Tolérance zéro le lundi, régularisation le mardi. On verra bien mercredi.
Il n'y a sans doute pire poison, pour une démocratie, que l'abandon de la loi, stable et valable pour tous, au profit du décret, de la décision administrative, aléatoire et suspendue, imprévisible comme la foudre, les éclaircies, les évènements naturels. Et c'est sans doute l'un des traits les plus caractéristiques de Nicolas Sarkozy que de tendre vers cet état de sauvagerie administrative, fécond en postures, simulacres et arrangements de toutes sortes (3).
Ce n'est plus la loi, qui commande la régularisation d'une personne, mais la sollicitation d'un chef d'entreprise, une interprétation du préfet, un geste du ministre, dont l'âme sensible, derrière l'écorce rude, s'étale aussitôt dans les journaux. Ce n'est plus un juge qui fait appliquer le droit, mais un ancien jeune premier qui se refait une santé médiatique sur le dos de ses protégés. Ce ne sont pas des règles fixes, qui président à la régularisation ou à l'expulsion d'un sans papier, mais des critères vagues, diversement interprétables, et le profit émotionnel, après l'économique, qu'il est possible d'en tirer.
Déjà les journaux font état d'histoires édifiantes. Un sans-papier tunisien a-t-il sauvé une grand-mère d'un incendie, au péril de sa vie et de sa clandestinité ? On loue son courage, on se félicite de ce que, pour récompenser sa bonne action, la préfecture lui ait accordé un titre de séjour. Un lycéen sénégalais est-il embarqué par la police, alors qu'il s'apprêtait à visiter avec sa classe le mémorial de la Shoah ? On signale dans Le Parisien que son bulletin scolaire révèle une attitude très positive et que son rêve est de devenir comptable. Et alors, s'il avait eu une attitude négative ? S'il avait voulu ne rien devenir ?
On en revient à l'idée, elle aussi empoisonnée, d'immigré méritant, de même que le XVIIIe siècle avait développé la notion de juif exceptionnel (4). C'est-à-dire qu'en propageant, même de bonne foi, l'idée que des qualités exceptionnelles, des exploits inouïs, ou pour le moins une attitude positive, une aptitude à chanter la marseillaise en toute circonstance, peuvent valoir au sans-papier une assimilation à la société, on répand l'idée que, dans un état normal, et dans leur grande majorité, les sans-papiers -les noirs, les arabes qui sont immédiatement perçus dans le terme sans-papier- sont foncièrement inutiles, fondamentalement viciés, profondément anti-français.
Voilà ce que recouvre cette apparence impartiale et objective, ce «qui a le droit, qui n'en a pas le droit» : un trucage, un poison lent. A présent, le papier doré.
qui ne pourrait décider librement de qui a le droit de rester sur son territoire et de qui n'en a pas le droit
Allons bon. Voilà que ce traitement équitable, on ne peut même pas l'administrer. On nous en empêche. On nous l'interdit. Au nom de quoi la France serait-elle le seul pays auquel il serait interdit de décider qui a le droit de demeurer sur son territoire et qui n'en a pas le droit ? On nous opprime. Car enfin nous ne pouvons pas être le seul pays au monde à qui l’on dénierait le droit de décider de qui peut pénétrer sur son territoire et qui n’y est pas souhaité.
Qui sont ces on, ces il, ces puissances mystérieuses et tyranniques ? On peut vaguement imaginer des droits-de-l'hommistes échevelés, des lobbies barbus, des avocats crasseux, à moins que ce ne soit nous-même, la part en nous de stupide bons sens et d'obsolètes scrupules. Pensez-vous vraiment que la France puisse encore longtemps, rester la seule grande démocratie au monde, qui s'interdit de choisir, qui et dans quelles conditions, est autorisé à s'installer sur son territoire ?
L'essentiel est justement que ce on, ce pronom reste indéfini, et dans cet état brumeux rencontre immédiatement notre propension à discerner des complots, des forces occultes, pour y loger confortablement nos frustrations et nos impuissances. Aussi ces goules humanistes rejoignent, dans le bestiaire de bistrot, les francs-maçons, le lobby juif, les politiciens qui s'en mettent plein les fouilles, les fonctionnaires qui ne foutent rien, les Noirs qui noyautent l'équipe de France, et s'appliquent ici à ce qu'il peut y avoir de plus naïf et de plus spontané dans l'homme.
Ce n'est plus un élan du coeur, un mouvement instinctif qui nous pousse à nous révolter contre le spectacle de policiers embarquant un lycéen : c'est un réseau qui grouille dans l'ombre. En dressant cette ombre, Nicolas Sarkozy transforme le bon sens - qui nous pousse à respecter l'homme chez l'autre, pour préserver notre propre humanité – en renoncement, renverse le rapport de forces : non plus un appareil administratif et policier débitant de l'étranger, mais des forces engagées dans une farouche résistance contre l'occupant insidieux.
Certes, c'est idiot. Ca ne résiste pas à une seconde de réflexion. Le problème est que cette seconde n'arrive jamais. Parce que la forme est profondément ancrée dans notre esprit, elle authentifie son contenu. Comme on se reconnaît immédiatement, dans ce véhicule protestataire, on a tendance à en laisser passer la cargaison, quelle qu'elle soit, en la certifiant qui plus est de nos propres déceptions.
Imaginez que je vous dise : je m'en vais donner une claque à mon voisin. Vous aurez toutes les raisons de penser que je suis un peu dérangé. Imaginez maintenant que je vous dise : rien ni personne, et je dis bien personne, ne m'empêchera de donner une claque à mon voisin. Vous serez induit à penser que ce voisin a des alliés, un réseau bien infiltré à la mairie -et tiens, justement, on vous a refusé récemment un permis de construire : ce n'est peut-être pas pour rien- qui manœuvrent en coulisses pour lui éviter un juste châtiment. Et si je vous dis, pour finir, en désignant d'un air vague et entendu la maison de mon voisin : rien ni personne ne m'empêchera de décider de qui mérite une claque et de qui est mon ami. Vous serez d'autant plus enclin à m'approuver que vous aurez l'impression d'appartenir au bon terme de l'équation. Ce genre de phrase ouvre une communauté fictive, appuyée sur le ressentiment, sur tout ce qu'on trouve à déverser.
Et si je vous disais maintenant : Montjoie ne peut tout de même être le seul village en France où l'on ait pas le droit de décider librement de qui mérite une claque et de qui peut être son ami ? Ah, les papillotes de Montjoie. Vous n'avez pas vu le reportage de Jean-Pierre Pernaut sur les papillotes de Montjoie ?
La France ne peut être le seul pays au monde qui ne pourrait décider librement de qui a le droit de rester sur son territoire et de qui n'en a pas le droit
Non seulement nos services de l'identité nationale et de l'immigration sont entravés dans l'exercice de leur mission, dans la défense des valeurs de justice et de liberté, mais cet empêchement est un cas unique dans les annales du monde. Une honte internationale. Au Congo, ils se tapent sur les cuisses. En Angleterre, il en sont vraiment à nous prendre pour des crétins. Déjà qu'on est pas Flexib™. Si des douaniers vous serrent dans leurs bras, à l'aéroport Kennedy, c'est qu'ils ont vu, comme tout le monde, ces images insoutenables à la télévision, où l'on voit des immigrés clandestins, déguisés en policiers, emmener sans ménagement l'un de nos valeureux combattants.
Ici aussi, Nicolas Sarkozy récupère une forme d'esprit largement répandue : ce qu'on appelle la singularité française, ou le complexe français, cette tendance à se vivre comme une exception, qui peut aisément se retourner en sentiment d'être toujours en retard, à l'égard notamment des pays anglo-saxons.
Ici encore, la forme est si familière à notre esprit que nous avons tendance à en agréer le contenu, quel qu'il soit. D'autant que la forme se réfère à l'étranger, domaine peu vérifiable -en tout cas difficilement contestable au sein d'un court moment télévisé – et qui prête d'office une sorte d'autorité à celui qui l'annexe – il est celui qui a voyagé, qui a compulsé des études comparatives.
En l'occurence, le contenu est faux. Il y a des pays qui ont adopté des lois ou exercent des contrôles dissuasifs à l'égard des entreprises employant une main d'oeuvre clandestine(Royaume-Uni, Belgique, Autriche); des pays qui régularisent à grande échelle, le plus souvent par nécessité démographique ou économique (Espagne en 2005, Allemagne en 2006, Italie en 2007, tandis que le projet de George Bush, aux Etats-Unis, visant à régulariser plusieurs millions de clandestins, a été repoussé par le Sénat américain); des pays qui n'ont défini aucun quota par métier (Pays-Bas, Suède); des pays, comme le Canada, qui ont des quotas par métier, mais accordent également toute leur place au regroupement familial (en se rappelant qu'un immigré, même «économique», aspire comme tout être humain à vivre avec sa famille) et au droit d'asile. D'une façon générale, la plupart des pays industrialisés, même ceux régulièrement cités en exemple pour l'harmonieuse sélectivité de leur politique (Canada), ont à se débrouiller d'une importante immigration clandestine, tout simplement parce que c'est la conséquence du déséquilibre entre zones de grande pauvreté et zones de relative prospérité. La France n'est aucunement le seul pays au monde.
Mais l'important est de produire, sur le moment, un effet, de faire passer un personnage (le gars qui en a, qui parle sans tabous, le gars qui dit les choses en face, qui appelle un chat un chat), en faisant le calcul que les contradictions et les tensions, apparaissant nécessairement de cette falsification de la réalité, se soumettront encore longtemps à la vigueur velléitaire du personnage. S'il a fallu près de sept ans pour que tombe le personnage sympa, direct et franc du collier de George Bush, puisque les italiens revotent régulièrement pour le personnage «contrat de confiance» et «entrepreneur qui s'est fait lui-même» de Silvio Berlusconi, puisque nous sommes toujours en retard de dix ans sur l'Amérique, et que les italiens recommencent à nous mettre des buts, vous pensez bien qu'on en a pour au moins trois quinquennats.
Pendant ces quinze années, donc, aussitôt que vous entendez «seul pays au monde», dressez l'oreille : il y a sûrement un loup.
Un peu d'entraînement...
Je ne peux tout de même pas être le seul mari au monde qui n'ait pas le droit de décider de qui doit faire la vaisselle et de qui peut regarder un match de foot
Et je pose une question simple : la France doit-elle être le seul pays au monde à qui l'on interdit de choisir qui a les qualités pour être Président et qui a vocation à vendre des photocopieurs ?
Enfin c'est tout de même extraordinaire : alors la France serait le seul pays au monde à ne pouvoir se plaindre d'être le seul pays au monde où l'on ne peut librement décider de qui a le droit de se plaindre et de qui a vocation à m'écouter ?
C'est le bon sens de comprendre que la France ne peut être le seul pays au monde où l'on interdit à ceux qui le souhaitent de pouvoir travailler. Ah, ça c'est une phrase de Nicolas Sarkozy (Forum des jeunesse pour les libertés, 4 septembre 2004).
La France consacrera bientôt 16 milliards d’euros par an à empêcher les gens de travailler; nous sommes le seul pays au monde à être confronté à une telle situation - Les Echos, 23 juin 2004
Sur les 35 heures, écoutez, d'abord nous sommes le seul pays au monde à nous être doté de cette législation - France 2 et TF1, 20 septembre 2007
Nous sommes le seul pays au monde à encourager les gens à travailler moins - Discours aux forces vives de la Nation, 17 juin 2008
Etc, etc
(1) Dans un rapport, révélé par le Canard Enchaîné (4 juin 2008), l'Office central de lutte contre le travail illégal (OCLTI), dépendant de la gendarmerie nationale, précise avoir dressé, en 2007, 92 procès verbaux pour emploi d'étrangers sans titre de travail et 133 procès verbaux pour emploi d'étrangers sans titre de séjour. Un chiffre à mettre en rapport avec l'estimation du nombre d'entreprises ayant recours à ces pratiques. Rien que dans l'hôtellerie-restauration, selon une étude de l'Acoss (Agence centrale des organismes de sécurité sociale), 26 % des établissements seraient en situation de fraude, en 2005 : ce qui représenterait au total plus de 50 000 employeurs de main d'oeuvre clandestine. Un chiffre qui concorde -si l'on retient une moyenne de deux sans-papiers par établissement fraudeur- avec les déclarations d'André Daguin, président de l'Union des Métiers et des Industries de l'Hôtellerie, qui demande la régularisation de 100 000 sans papiers employés dans son secteur. Les procès verbaux établis par l'OCLTI ne représenteraient ainsi que 0,5 % des établissements fraudeurs dans le domaine de l'hôtellerie-restauration, et un pourcentage infinitésimal du nombre total d'entreprises employant clandestinement des salariés. D'une façon générale, la tolérance du gouvernement à l'égard des employeurs en situation de fraude se mesure à la faiblesse des moyens engagés dans leur contrôle. L'OCLTI ne compte en tout que 22 gendarmes, assistés de deux inspecteurs et d'un contrôleur du travail, quand plusieurs dizaines de gendarmes sont régulièrement mobilisés pour des contrôles sur la voie publique - voir à ce sujet un article très documenté de Damien de Blic, qui entre dans la logique comptable du gouvernement, pour mieux en démontrer l'absurdité, même sur un plan comptable : http://www.mouvements.info/spip.php?mot91
De son côté l'inspection du travail, avec une moyenne d'un inspecteur ou contrôleur du travail pour 1 000 entreprises et 11 000 salariés, n'a que très peu de ressources à consacrer à l'emploi illégal de main d'oeuvre.
(2) Restaurant parisien, où des salariés sans papiers ont déclenché une grève
(3) Caractéristique, à ce titre, est le projet du gouvernement visant à confier aux préfectures la responsabilité d'accorder ou de refuser la nationalité française. Le risque (l'objet ?) est de créer autant de droits à la naturalisation qu'il y a de départements, de sensibilités aux pressions locales et gouvernementales, aux objectifs chiffrés. Aujourd'hui, les procédures de naturalisation sont instruites au sein d'une instance unique -la sous-direction des naturalisations- ce qui constitue la garantie minimale pour une expertise des dossiers et des critères de décision homogènes.
(4) Hannah Arendt : «Sur l'antisémistisme». «La société non juive exigeait du nouveau venu une «éducation» égale à elle, et en même temps qu'il ne se comportât pas en Juif ordinaire mais que lui-même fût hors de l'ordinaire et produisît quelque chose qui sortit de l'ordinaire, puisqu'après tout il était juif». (p.106-107 – Points Essais)
vendredi 20 juin 2008
De l'utilité des vraies gens
Il est d'usage aujourd'hui, pour un homme politique, de se déclarer proche des gens; de parler comme les gens; de connaître le prix du ticket de métro; d'aller sur le terrain, à la rencontre des vraies gens. Il n'y a sans doute pas de distance plus méprisante, envers les gens, que cette proximité partout affichée.
D'abord, elle repose sur la perception d'une position supérieure. Si l'on veut être proche des gens, c'est que l'on estime, à part soi, en être assez loin, avec une vue assez dégagée sur leurs nuques qu'ils se sentent honorés d'un tel rapprochement. On se penche sur leurs problèmes, comme on parle à un paysan péruvien rencontré sur les abords d'un circuit touristique : avec un sourire compréhensif, une admiration toute faite pour la culture locale, et la crainte vague qu'il nous demande de l'argent. Être proche des gens, c'est postuler pour soi-même une élévation : c'est un oxymore.
Ensuite, parler comme les gens, c'est supposer qu'ils parlent tous pareil, et que leur langage est assez prévisible, assez réduit pour être facilement imité. Où a-t-on entendu que les gens disaient voyou, racaille, arrachaient les conjonctions et mangeaient les liaisons ? Pourquoi ne pas parler aux gens par onomatopées, au nom de la proximité ? Parler comme les gens, ce n'est pas parler comme les gens : c'est parler comme on imagine les gens, comme une bande de simplets stéréotypés. C'est le parler des publicitaires, s'essayant au langage jeune, le parler des scénaristes de série télévisée, décrétant la séquence émotion, de tous ceux qui prêtent à une entité vague -les jeunes, les gens, le public ou le grand public- leur manque de courage et d'imagination, en accompagnant cette externalisation d'un perpétuel ricanement, d'un clin d'œil entendu – je produis des banalités à longueur de journées, mais en fait je suis sensible et cultivé, et je suis même un rebelle.
Il reste à savoir pourquoi, en tant que gens, je ne me sens pas profondément insulté, tout au plus vaguement déprimé, quand on agite ce prisme proximal -cette verroterie, si l'on préfère- sous mes yeux. J'ai l'impression qu'il s'exerce ici une sorte de troc, de chantage mielleux, entre moi-même et mon homme politique de proximité, entre moi-même et mon journal de proximité. Il s'est dessiné un personnage, auquel il est tentant de se raccrocher, faute de mieux : la France vraie ou, comme l'appelle Le Parisien, la France exacte (très utile pour donner l'heure).
En contrepartie de ma résignation à un salaire bas, à un certain nombre d'heures passées sur le boulevard périphérique, à des programmes de télévision ineptes et à un isolement croissant, on me prête des vertus d'authenticité et de sincérité : je suis un vrai gens (gent). C'est moi qui détiens la vérité. La France d'en bas ne ment pas. J'ai un fond de sagesse populaire. J'appelle un chat un chat. J'ai le cœur sur la main. Je suis un Ch'ti. Je fais tourner la machine. A condition que je joue bien mon rôle, que je me plaigne avec un air assez exaspéré du bruit que font les jeunes ou les teufeurs, explique assez doctement comment je fais des pauses sur l'autoroute, ou quel est mon plan pour profiter des soldes, on m'offre un instant de popularité. Je suis comme la petite péruvienne qui pose, avec son chevreau dans les bras, devant les murs de Sacsayhuaman, pour l'objectif du touriste.
J'en ai fait l'expérience, un jour. J'étais assis innocemment sur le quai. Des caméras m'ont fixé. On voulait savoir ce que je pensais de la grève des transports en commun. Tout de suite s'est présenté à moi ce personnage authentique et furibard, le vrai gens. Manque de temps, pression des caméras... j'ai dit ce qu'on attendait de moi. Et je suis passé à la télévision. Et j'ai donné une piécette à la péruvienne. A présent, je m'applique à me lever tôt le matin, pour faire partie de la France qui se lève tôt le matin. En échange, on me donnera Julien Courbet. Il ferait beau voir que je me laisse arnaquer.
Le rôle de l'homme politique n'est certainement pas de donner dans la proximité, en tout cas pas dans cette proximité de façade. Ou alors, il faut qu'il aille au bout de son idée. Qu'il prenne un emploi de caissière à Monoprix. Il n'en sera que plus apte à dénoncer la hausse des prix. Qu'il prenne un appart' -dans la France vraie, on dit un appart', à moins que ce soit chez les jeunes, enfin je ne sais plus très bien où- à Marge-les-Gonesses. Qu'il se tasse dans le RER, une heure le matin, une heure le soir. Il y rayonnera d'une insondable autorité quant à la galère des transports et à la crise du logement. Qu'il fustige ces politiciens qui font des belles phrases et vont dans les colloques, au lieu de s'occuper des gens. Ah, c'est ce qu'il fait déjà. Qu'il prenne l'apéro Chez Jackie. Il se fera des amis.
Certes, il ne sera plus Ministre, ni Président. On aura fini par remarquer son absence, au bureau, à la télévision. Mais il aura réalisé ce qui semble être son ambition finale : être proche des gens. Et quel bonheur, quelle libération, quand Jackie lui tapera sur l'épaule, en lui disant qu'ici on ne fait pas de manières on appelle un chat un chat et tant pis si ça ne plaît pas à tout le monde. Ça y est. Il en est. Un vrai gens !
En s'appliquant comme une sangsue au réservoir d'essence, au chariot de supermarché, aux viandes à l'étal, aux chiens qui mordent, aux pédophiles et aux meurtriers, un homme politique dénature sa fonction : d'abord parce que cette entreprise de succion ne profite pas à la résolution d'un problème, encore moins à l'élaboration d'une politique, mais à son image, à la convention de lui-même en homme de terrain, en homme d'action. Il est beaucoup plus facile de réagir à un fait divers, de débarquer dans une usine, de prendre des notes sur un carnet, d'affecter une mine agissante au mécontentement d'un cheminot, de produire une belle image télévisée, que de réfléchir sérieusement, d'initier une action sensée, en incluant dans son raisonnement la pensée d'autres gens, fussent-ils proches ou lointains, vrais ou faux, morts ou vivants. C'est pourquoi la proximité fait florès : elle est l'un des nombreux masques de la paresse intellectuelle; ensuite parce que le rôle d'un homme politique n'est pas de renfoncer chacun dans son espace privé, de le renvoyer sans cesse à ses factures, à sa digestion, à ses loisirs et à sa consommation. Il est au contraire de créer un espace public, un espace affranchi des nécessités d'ordre privé, où chacun puisse se sentir autre chose qu'un animal, en exerçant la faculté qui le distingue de l'animal : la pensée, le langage. Cet espace n'exclut pas la discussion des choses du commun, de même que la discussion d'un poème n'est nullement constitutive d'un espace public, si elle sert son personnage (le publicitaire sensible, le dirigeant qui a des lettres) davantage que le poème.
Autrement dit, le caractère public de cet espace réside moins dans son contenu que dans la condition nécessaire à son apparition : qu'il y ait une pensée -et non une ruse, qui est la pensée dévoyée par la nécessité- que chacun s'efforce de penser et de parler au mieux de son intelligence, et non plus au pire de ce qu'il imagine des autres. Faute de quoi, la proximité devient un écrasement, une agglutination, digne de paramécies surchauffées, autour des plus petits dénominateurs communs - le corps humain, ses besoins, ses émotions- porteur des pathologies les plus dégradantes : voyeurisme, exhibitionnisme, sensationnalisme, passion du chiffre et fétichisme du produit, mercantilisme et somnambulisme.
D'abord, elle repose sur la perception d'une position supérieure. Si l'on veut être proche des gens, c'est que l'on estime, à part soi, en être assez loin, avec une vue assez dégagée sur leurs nuques qu'ils se sentent honorés d'un tel rapprochement. On se penche sur leurs problèmes, comme on parle à un paysan péruvien rencontré sur les abords d'un circuit touristique : avec un sourire compréhensif, une admiration toute faite pour la culture locale, et la crainte vague qu'il nous demande de l'argent. Être proche des gens, c'est postuler pour soi-même une élévation : c'est un oxymore.
Ensuite, parler comme les gens, c'est supposer qu'ils parlent tous pareil, et que leur langage est assez prévisible, assez réduit pour être facilement imité. Où a-t-on entendu que les gens disaient voyou, racaille, arrachaient les conjonctions et mangeaient les liaisons ? Pourquoi ne pas parler aux gens par onomatopées, au nom de la proximité ? Parler comme les gens, ce n'est pas parler comme les gens : c'est parler comme on imagine les gens, comme une bande de simplets stéréotypés. C'est le parler des publicitaires, s'essayant au langage jeune, le parler des scénaristes de série télévisée, décrétant la séquence émotion, de tous ceux qui prêtent à une entité vague -les jeunes, les gens, le public ou le grand public- leur manque de courage et d'imagination, en accompagnant cette externalisation d'un perpétuel ricanement, d'un clin d'œil entendu – je produis des banalités à longueur de journées, mais en fait je suis sensible et cultivé, et je suis même un rebelle.
Il reste à savoir pourquoi, en tant que gens, je ne me sens pas profondément insulté, tout au plus vaguement déprimé, quand on agite ce prisme proximal -cette verroterie, si l'on préfère- sous mes yeux. J'ai l'impression qu'il s'exerce ici une sorte de troc, de chantage mielleux, entre moi-même et mon homme politique de proximité, entre moi-même et mon journal de proximité. Il s'est dessiné un personnage, auquel il est tentant de se raccrocher, faute de mieux : la France vraie ou, comme l'appelle Le Parisien, la France exacte (très utile pour donner l'heure).
En contrepartie de ma résignation à un salaire bas, à un certain nombre d'heures passées sur le boulevard périphérique, à des programmes de télévision ineptes et à un isolement croissant, on me prête des vertus d'authenticité et de sincérité : je suis un vrai gens (gent). C'est moi qui détiens la vérité. La France d'en bas ne ment pas. J'ai un fond de sagesse populaire. J'appelle un chat un chat. J'ai le cœur sur la main. Je suis un Ch'ti. Je fais tourner la machine. A condition que je joue bien mon rôle, que je me plaigne avec un air assez exaspéré du bruit que font les jeunes ou les teufeurs, explique assez doctement comment je fais des pauses sur l'autoroute, ou quel est mon plan pour profiter des soldes, on m'offre un instant de popularité. Je suis comme la petite péruvienne qui pose, avec son chevreau dans les bras, devant les murs de Sacsayhuaman, pour l'objectif du touriste.
J'en ai fait l'expérience, un jour. J'étais assis innocemment sur le quai. Des caméras m'ont fixé. On voulait savoir ce que je pensais de la grève des transports en commun. Tout de suite s'est présenté à moi ce personnage authentique et furibard, le vrai gens. Manque de temps, pression des caméras... j'ai dit ce qu'on attendait de moi. Et je suis passé à la télévision. Et j'ai donné une piécette à la péruvienne. A présent, je m'applique à me lever tôt le matin, pour faire partie de la France qui se lève tôt le matin. En échange, on me donnera Julien Courbet. Il ferait beau voir que je me laisse arnaquer.
Le rôle de l'homme politique n'est certainement pas de donner dans la proximité, en tout cas pas dans cette proximité de façade. Ou alors, il faut qu'il aille au bout de son idée. Qu'il prenne un emploi de caissière à Monoprix. Il n'en sera que plus apte à dénoncer la hausse des prix. Qu'il prenne un appart' -dans la France vraie, on dit un appart', à moins que ce soit chez les jeunes, enfin je ne sais plus très bien où- à Marge-les-Gonesses. Qu'il se tasse dans le RER, une heure le matin, une heure le soir. Il y rayonnera d'une insondable autorité quant à la galère des transports et à la crise du logement. Qu'il fustige ces politiciens qui font des belles phrases et vont dans les colloques, au lieu de s'occuper des gens. Ah, c'est ce qu'il fait déjà. Qu'il prenne l'apéro Chez Jackie. Il se fera des amis.
Certes, il ne sera plus Ministre, ni Président. On aura fini par remarquer son absence, au bureau, à la télévision. Mais il aura réalisé ce qui semble être son ambition finale : être proche des gens. Et quel bonheur, quelle libération, quand Jackie lui tapera sur l'épaule, en lui disant qu'ici on ne fait pas de manières on appelle un chat un chat et tant pis si ça ne plaît pas à tout le monde. Ça y est. Il en est. Un vrai gens !
En s'appliquant comme une sangsue au réservoir d'essence, au chariot de supermarché, aux viandes à l'étal, aux chiens qui mordent, aux pédophiles et aux meurtriers, un homme politique dénature sa fonction : d'abord parce que cette entreprise de succion ne profite pas à la résolution d'un problème, encore moins à l'élaboration d'une politique, mais à son image, à la convention de lui-même en homme de terrain, en homme d'action. Il est beaucoup plus facile de réagir à un fait divers, de débarquer dans une usine, de prendre des notes sur un carnet, d'affecter une mine agissante au mécontentement d'un cheminot, de produire une belle image télévisée, que de réfléchir sérieusement, d'initier une action sensée, en incluant dans son raisonnement la pensée d'autres gens, fussent-ils proches ou lointains, vrais ou faux, morts ou vivants. C'est pourquoi la proximité fait florès : elle est l'un des nombreux masques de la paresse intellectuelle; ensuite parce que le rôle d'un homme politique n'est pas de renfoncer chacun dans son espace privé, de le renvoyer sans cesse à ses factures, à sa digestion, à ses loisirs et à sa consommation. Il est au contraire de créer un espace public, un espace affranchi des nécessités d'ordre privé, où chacun puisse se sentir autre chose qu'un animal, en exerçant la faculté qui le distingue de l'animal : la pensée, le langage. Cet espace n'exclut pas la discussion des choses du commun, de même que la discussion d'un poème n'est nullement constitutive d'un espace public, si elle sert son personnage (le publicitaire sensible, le dirigeant qui a des lettres) davantage que le poème.
Autrement dit, le caractère public de cet espace réside moins dans son contenu que dans la condition nécessaire à son apparition : qu'il y ait une pensée -et non une ruse, qui est la pensée dévoyée par la nécessité- que chacun s'efforce de penser et de parler au mieux de son intelligence, et non plus au pire de ce qu'il imagine des autres. Faute de quoi, la proximité devient un écrasement, une agglutination, digne de paramécies surchauffées, autour des plus petits dénominateurs communs - le corps humain, ses besoins, ses émotions- porteur des pathologies les plus dégradantes : voyeurisme, exhibitionnisme, sensationnalisme, passion du chiffre et fétichisme du produit, mercantilisme et somnambulisme.
Libellés :
France d'en bas,
France vraie,
proximité,
vraies gens
Inscription à :
Messages (Atom)
